Jacques Villette: Pour la réhabilitation de Maurice Papon
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ORGANISATION des POLICES ALLEMANDES en FRANCE (1942-1944)

Général Karl Oberg : chef suprême des SS et des polices ,

représentant personnel d’Himmler

Directeur de cabinet : Hagen, (ancien responsable du Sonderkommando de Bordeaux,
jusqu’en mai 1942).

 BdS : BEFEHLSHABER der SICHERPOLIZEI und des SICHERHEITSDIENST.
(Direction de la police de sûreté et du service de sécurité)

Le BdS est dirigée par le Standartenführer Helmut Knochen

Adjoint : SS-Obersturmfûhrer. Dr Lischka (chef du KdS de Paris).

Bureaux : 72 avenue Foch.

 - Ière division, (Administration) : SS Hauptsturmführer. Franck.

Bureaux : 19-21 avenue Foch.

 - IIème division, (Organisation, relations avec la police française) : Dr Laube.

La division comporte la section II Pol, chargée de surveiller la police et la gendarmerie française.

Bureaux : 74 avenue Foch.

 - IIIème division, (Renseignement, sécurité) : Dr Maulatz, Dr Biederbick.

Bureaux : 60 avenue Foch.

 - IVème division, (Gestapo) : SS Sturmbahnführer Karl Boemelburg de juin1940 à novembre 1943, puis Stindt à partir de novembre 1943.
Adjoint : SS Sturmbahnführer Kieffer.

Les sections IV A et IVB sont chargées de la répression du communisme et du terrorisme, (Schlüter et Wentzel).

La section IV C2 est chargée des opérations de déportation, (Doring puis Mohr).

La section IV J est chargée des questions juives, (Dannecker puis Röthke). En 1943 un Kommando spécial anti-juif est envoyé par Eichmann : il est commandé par Aloïs Brunner assisté de SS autrichiens. Aloïs Brunner figure alors en numéro 3 sur l’annuaire de la Gestapo. La section reçoit directement ses instructions de Berlin.

Bureaux : 78-84 avenue Foch.

 - Vème division, Kripo, (Police criminelle). SS Sturmbahnführer Odewald.

Bureaux : 74 avenue Foch.

 - VIème division, (Renseignement étranger) : SS Sturmbahnführer, Hagen et Bickler.

La section VI N4 est un véritable service de contre-espionnage, rival de l’Abwehr.

Bureaux : 76 avenue Foch.

 - VIIème division, (Idéologie) : SS Sturmbahnführer, Dr Biederbick.

Bureaux : 60 avenue Foch.

 L’Etat-major des polices allemandes en France occupait ainsi 12 immeubles avenue Foch et les services de Karl Boemelburg, chef de la Gestapo, occupait trois ou quatre immeubles !

 Courant 1942, les services centraux parisiens sont passés de 600 à 2 000 personnes : ils sont relayés par un réseau de 17 antennes régionales dénommées KdS et structurées comme le BdS de Paris, en sept sections . Les effectifs des KdS variaient de 60 à 120 hommes selon l’importance stratégique des zones d’action.

 Le KdS de Paris, installé 11 rue des Saussaies, était dirigé par Kurt Lischka, (SS Obersturmbannführer), avec des antennes à Melun et Versailles.

La section IV pour Paris, (Gestapo), dépendait de Drillers et la IV J fut animé par Ahwert, puis Lôpertz. (Le KdS et la Gestapo de Paris, (rue des Saussaies), ont été souvent confondues avec l’Etat Major de la Gestapo dirigé par Boemelburg, avenue Foch).
 

Missions dévolues au BdS d’Helmut Knochen 

Les missions dévolues à la Police de Sûreté et du Service de Sécurité, (BdS) du colonel Helmut Knochen sont triples :

- Garantir la sécurité des troupes d’occupation en s’appuyant sur son bras séculier, la Gestapo.

- Assumer une présence constante auprès du gouvernement de Vichy, pour que celui-ci ne s’écarte pas des objectifs fixés par Berlin dans sa politique d’occupation.

- Faciliter la mise en œuvre du programme de déportation des Juifs réclamé par Himmler, Müller et Eichmann.

Mais se pose une question préalable, pour comprendre le fonctionnement des polices allemandes : de qui dépend le BdS, à qui rend-il compte ? Paradoxalement la réponse n’est pas simple car la hiérarchie de commandement allemande de l’Occupation apparaît à trois, quatre têtes ou cinq têtes :

- En premier, on trouve le Militärbefehlshaber , (Haut Commandement des forces d’Occupation en France), avec à sa tête le général Stülpnagel. Knochen prend donc ses instructions et rend compte régulièrement de ses missions auprès de l’Etat Major de Stülpnagel, (Speidel durant un temps).

- En parallèle, se situe le RSHA de Berlin avec Kaltenbrunner, dont Knochen est le représentant officiel en France.

- En concurrence avec ces deux premières hiérarchies, nous trouvons l’ambassade allemande à Paris, représentée par Otto Abetz, dont Ribbentrop avait défini ainsi les fonctions :

" Le Führer a expressément ordonné par la présente que l’ambassadeur Abetz soit seul responsable du traitement de toutes les questions politiques en France occupée et non-occupée ".

Ces trois organigrammes, qui se croisent déjà, sont complétés par deux autres qui semblent fonctionner de façon autonome :

- Le rattachement direct du général Oberg à Himmler, ligne hiérarchique à laquelle Knochen n’a pas accès et qui lui est même interdite.

- Les déportations juives, qui selon les déclarations mêmes d’Oberg, sont traitées directement par Müller et Eichmann à Berlin, puis par la Gestapo à Paris, (Boemelburg, Brunner, Röthke). Certes Knochen est chargé de transmettre les instructions de Berlin au gouvernement de Vichy, mais le Militärbefehlshaber de Stülpnagel est lui aussi impliqué directement dans le processus de déportation :

  • décret du 27 septembre 1940, comportant une définition des Juifs et l’obligation de leur recensement ;

  • demande de Stülpnagel à Hitler, le 5 décembre 1941, pour que soient fusillés 100 Juifs, communistes et anarchistes, et que 1 000 Juifs et communistes soient déportés à l’Est.
    Hitler accepte.

  • décret du 7 juin 1942, instituant le port de l’étoile jaune.

Même implication dans le processus de décision concernant Abetz et l’ambassade, (sous l’influence de Ribbentrop), qui militent de leur côté pour une politique antisémite vigoureuse. Le 18 mars 1942, un fonctionnaire de l’Ambassade déclare même que la nomination d’un chef suprême des SS et de la Police en France, (Oberg), aurait un effet particulièrement favorable sur la " solution finale " !

L’ambassade " hébergera " d’ailleurs un temps Dannecker, le premier émissaire d’Eichmann, qui préparera le programme des déportations juives.

Le BdS de Knochen doit donc faire la synthèse d’au moins quatre lignes hiérarchiques autonomes, sinon concurrentes, sans compter les oukases venant directement d’Hitler, par l’intermédiaire de l’OKW de Keitel. " Le chaos dans les compétences ", comme diront même certains responsables allemands, avec l’OKW comme arbitre. Ce flou hiérarchique trouvera son point d’orgue avec la semi disgrâce d’Abetz rappelé à Berlin de Janvier à Novembre 1943.
 

La répression de la Résistance et la déportation des Juifs

Parlons d’abord de la répression de la Résistance. L’homme qui réceptionna Jean Moulin, l’homme qui fut le supérieur hiérarchique d’Aloïs Brunner, (responsable des déportations juives), l’homme qui décida du nombre d’otages à fusiller à Bordeaux en septembre 1942 avec Dohse, (son représentant en Gironde), l’homme qui terrorisa la France durant quatre ans se nomme Karl Boemelburg. Il a été totalement ignoré durant le procès Papon.

S’il ne fallait retenir qu’une incongruité, ce serait celle-là : dix sept ans d’instruction, six mois de procès sans nommer une seule fois le nom du chef de la Gestapo, le fondé de pouvoir de Müller, Müller qui annotait au crayon rouge les compte rendus d’Eichmann sur les déportations juives. (Cf Hilberg).

On doit bien entendu se poser la question du rôle et de la responsabilité de la SIPO-SD dans les déportations des Juifs. Cette responsabilité a été clairement définie par le tribunal de Nuremberg :

" La Gestapo et le SD ont été utilisés pour des fins définies par le statut, comme des organisations criminelles. Parmi celles-ci, figurent la persécution et l’exécution des juifs. Le tribunal y englobe tous les fonctionnaires du RSHA, de même que tous les fonctionnaires locaux de la Gestapo ".

La définition de Nuremberg est sans ambiguïté : non seulement le RSHA à Berlin, mais ses délégations nationales ainsi que les Gestapo nationales et régionales sont les initiateurs et les responsables des déportations juives.

Après la guerre, les Français ont commencé à s’auto-flageller en interprétant les seuls documents français, faute de documents allemands. Les sous-ordres nazis jugés entre 1945 et 1955 ont évidemment saisi la faille et ont laissé les Français se déchirer entre eux, d’autant plus facilement que ni Boemelburg ni Müller, les deux responsables majeurs, n’étaient encore là  pour les contredire.

Le général Oberg, dans sa déposition de 1945, (malheureusement ignorée par l’accusation), avait pourtant explicité les structures responsables des déportations raciales :

Le traitement de la question juive était assuré par le chef de la division IV du RSHA (la Gestapo), par le lieutenant général de police Müller (à Berlin). Celui-ci donnait ses ordres directement en court-circuitant la plupart du temps le commandant de la Sicherpolizei et du SD (BdS), et en s’adressant directement aux chefs de la section IV (Gestapo) du BdS) ".

" Le camp des Juifs de Drancy, près de Paris, était placé sous l’autorité du chef de la section IV (Boemelburg) du BdS ".

Cette déclaration confirme bien l’organigramme de la section IV, où l’on trouve Karl Boemelburg coiffant la Gestapo et Aloïs Brunner à la troisième place de la hiérarchie.

Le puzzle était en effet éparpillé, et ce fut un casse tête de le reconstituer, mais le pari fut gagné car, miraculeusement, les trois documents majeurs dont nous avons parlé, ont survécu.

Au préalable, il nous faut rappeler comment se sont initiées les déportations juives en France.

- 27 Septembre 1940 : décret comportant une définition des Juifs et prescrivant leur recensement. (Militärbefehlshaber).

- 18 Octobre 1940 : définition des entreprises juives. (Militärbefehlshaber)

- 1er Novembre 1940 : aryanisation des entreprises juives de la zone occupée. (Militärbefehlshaber)

- Début 1941 : ouverture de camps dans le sud de la France pour les Juifs apatrides.

- Juin 1941 : l’Allemagne déclare la guerre à la Russie.

- Fin 1941 : création du fichier des Juifs sous la direction de Dannecker.

- 29 Novembre 1941 : création de l’UGIF.

- 12 Décembre 1941 : arrestation de 750 Juifs à Paris : Kurt Lischka (adjoint de Knochen) déplore les retards apportés aux déportations : " c’est une nécessité urgente, sinon les autorités françaises verraient dans ce retard une faiblesse de la part des Allemands ".

- Décembre 1941 : l’Allemagne déclare la guerre aux USA.

- 27 Mars 1942 : premier train à destination d’Auschwitz.

- 5 Mai : Heydrich arrive à Paris pour introniser Oberg et la nouvelle organisation allemande des polices et des SS. Il annonce à Bousquet qu’il dispose de suffisamment de trains pour transférer les juifs apatrides. Le général Kohl, ennemi irréductible des Juifs, et partisan d’une solution finale annonce à Dannecker,(correspondant d’Eichmann) : " qu’il lui attribuera toujours le matériel roulant et les locomotives nécessaires ".

- 3 Juin : deuxième convoi vers Auschwitz.

- 7 Juin : décret obligeant au port de l’étoile jaune signé par le Militärbefehlshaber.

- 17 Juin : Eichmann prévoit 36 trains de déportation en juillet.

Le BdS se rend auprès de Laval pour obtenir l’aide de la police française :

" Les trains sont prêts. Ils doivent être remplis coûte que coûte. Le problème juif n’a pas de frontières pour nous. La police doit nous aider, sinon nous procèderons aux arrestations sans faire de distinction entre les Juifs français et les autres ".

Laval cède pour sauver les juifs nationaux (Mémoires de Laval), mais accepte que les enfants suivent les parents, comme le demandaient les familles.

- 4 Juillet 1942. Knochen déclare : " Laval accepte de faire déporter les Juifs étrangers. Bousquet doit exécuter la décision. Il est impossible de faire autrement, car Berlin a envoyé des instructions pour que l’opération soit exécutée par l’armée allemande si la police française ne le faisait pas ".

- 15 Juillet : un train est annulé à Bordeaux, protestation indignée d’Eichmann.

- 16-17 Juillet : rafles du " Vel’d’Hiv " à Paris.

- fin juillet : le conseiller d’ambassade américaine Tuck proteste par ce que l’on sépare les parents des enfants. Désarroi dans l’administration française.

- 28 Juillet : Lambert le président de l’UGIF apprend l’imminence de déportations en zone libre. Il s’en ouvre au président du consistoire Helbronner qui lui répond : " Si Monsieur Laval veut me voir, il n’a qu’à me convoquer, mais dites lui bien qu’à partir du 8 août et jusqu’en septembre je pars en vacances et que rien ne me fera revenir ".

- Août : 5 000 Juifs ont été déportés et 7 000 arrêtés en zone libre. L’archevêque de Toulouse proteste, ainsi que les USA et la Suisse.

- 28 Août : Berlin déplore que la France se soit laissée distancer en matière de " solution finale ".

- Septembre, octobre : Pétain s’oppose à la déportation des Juifs français.

- 8 novembre 1942 : débarquement américain en Afrique du Nord, occupation de la zone libre par les Allemands.

 - Janvier 1943 : les Allemands sont défaits à Stalingrad.

- Février 1943. Knochen écrit à Müller, (chef de la Gestapo à Berlin) : " Je tiens de nouveau à souligner que le gouvernement français fait preuve à l’égard de la question juive, d’une mauvaise volonté manifeste ".

- Juin 1943 : Le BdS se plaint à Laval de ce que le gouvernement français empêche les évacuations.

- Août 1943. Röthke, (Gestapo), écrit à Knochen : " Il n’est plus possible de compter sur l’assistance à grande échelle de la police française pour les arrestations des Juifs ".

- Septembre 1943 : l’Italie capitule, cette Italie qui refusait l’internement des Juifs. La réaction du RSHA fut immédiate : " les mesures nécessaires seront prises, en ce qui concerne les juifs de nationalité italienne… immédiatement ".

- Décembre 1943 : Bousquet est limogé et Darnand nommé ministre de l’intérieur avec plein pouvoir sur les polices et la milice.

- Avril 1944 : Brunner ordonne l’arrestation de tous les Juifs de nationalité française, " mais il ne faudra pas en avertir les autorités françaises, de crainte qu’elles ne libèrent les internés ou les transfèrent avant l’arrivée des Allemands ".

- Juin, août 1944 : les trois derniers convois de déportés juifs partiront après le débarquement en Normandie. Cette vindicte incroyable, jusqu’au dernier jour, montre à quel point la solution finale, en France comme ailleurs, bénéficiait d’une priorité absolue, avant même les urgences militaires.

Hilberg résume ainsi les déportations en France :

Le nombre de déportés s’est monté à plus de 75 000, soit le quart de la population juive présente en 1940. Deux tiers des déportés étaient des étrangers… il est à remarquer que le pourcentage d’enfants parmi les déportés fut moins élevé que dans un pays voisin la Belgique ".

Le chiffre reste terrible, mais la contrainte allemande ne cherchait pas à masquer une détermination devant laquelle les Français devaient plier, sous peine de représailles féroces, comme les ont subis les Italiens et les Hongrois. Dans ces deux pays, les atermoiements ont semblé réussir jusqu’en 1943 et1944, mais le RSHA exaspéré, s’est alors livré aux pires atrocités. Le " y a qu’à, faut qu’on ", qui fleurit dans les bonnes âmes des censeurs français des année 1990, s’exprime d’autant plus facilement qu’ils n’ont pas vécu l’époque, ce qui n’était pas le cas de leurs anciens, risquant chaque jour de se trouver déportes ou fusillés. Cette contrainte absolue et ce chantage aux exécutions, seront analysés en détail.

© Hubert de Beaufort, Paris 2001